Il arrive assez souvent qu’à l’Escale la discussion tourne autour de la question : serons-nous tous sauvés ? Les passages bibliques ne manquent pas, qui soulèvent cette question : le jugement dernier, la parabole des talents, l’homme qui n’avait pas les habits de noces… et les méchants iront dans les ténèbres du dehors.

Alors la discussion prend un ton passionné :

  • Mais non ! Dieu aime tous les hommes, et Jésus Christ est mort pour tous !
  • Oui, mais encore faut-il croire que Jésus Christ est mort pour nous ! C’est la foi qui sauve !
  • Comment ? alors ceux qui n’ont pas la foi seront condamnés ?
  • Pas du tout, s’ils ont fait du bien à autrui, ils seront sauvés !
  • Moi, ça me rassure que certains n’iront pas au paradis…
  • Pourquoi ?
  • Franchement, je n’ai pas envie de me retrouver avec untel qui a fait du tort à toute notre famille !

C’est à ce moment-là que le bénévole qui assure la permanence se sent de plus en plus mal à l’aise. Comment mettre fin à ce débat dans lequel que chacun veut avoir raison, et se sent frustré de n’être pas compris par les autres ?  Comment en sortir ?

Ce qu’il ne faut surtout pas faire : prendre parti pour l’un ou l’autre et sortir sa propre théorie.

Ce que l’on peut faire :

  • Détendre l’atmosphère en racontant la blague du berger allemand, du doberman et du chat qui arrivent au paradis (voir plus bas)
  • Déclarer au groupe : bon, maintenant je vous propose de chanter des cantiques !

Et tout le monde est d’accord pour passer à autre chose.

PS : un chien berger, un doberman et un chat arrivent au paradis. Dieu demande au chien berger : à quoi crois-tu ?

  • Je crois que mon maître est plein de fidélité à mon égard
  • C’est bien, dit Dieu, assieds-toi à ma droite
  • Et toi, le doberman, qu’est-ce que tu crois ?
  • Je crois que mon maître est plein de bonté pour moi
  • C’est bien, dit Dieu, assieds-toi à ma gauche
  • Et toi, le chat, qu’est-ce que tu crois ?
  • Je crois que tu es assis à ma place !

Nous avons tous un gendarme intérieur : c’est une dimension de notre conscience, qui nous évite de commettre des fautes, ou qui nous indique ce qu’il faut faire dans telle ou telle circonstances. Nous connaissons l’expression populaire : « il faut savoir se gendarmer. »

C’est une bonne chose, mais quand notre gendarme intérieur prend trop de place en nous, au point de nous culpabiliser sans cesse, il y a problème.

J’accompagne à l’Escale une dame qui se croit incapable de rien faire. Elle n’est jamais à la hauteur. Elle utilise souvent des expressions comme : « j’aurais dû faire ceci, excusez-moi, j’ai peur de… ». Dans son enfance, sa mère lui disait sans cesse : « fais ceci, fais cela, c’est pas bien ce que tu as fait là ! »

En tant qu’accompagnateur j’éviterai de donner des conseils à une telle personne, car cela ne ferait qu’accroître son sentiment de culpabilité.

A l’Escale viennent des personnes qui ont parfois du mal à s’aimer elle-même. Peut-être leur gendarme intérieur prend-il trop de place dans leur vie ? Et si ces personnes reviennent à l’Escale, c’est parce qu’elle ne se sentent pas jugées. Au contraire, elles se sentent reconnue et appréciées.

En partageant l’Evangile, elles découvrent ou redécouvrent le regard aimant du Christ : contrairement au gendarme intérieur, le Christ nous regarde avec bienveillance. Il voit en nous ce qui est bon au plus profond de notre être.

Pour conclure : ces deux aspects de la personnalité que sont le miroir et le gendarme intérieurs, s’ils sont modérés, n’empêchent nullement de vivre notre foi et faire du bien à autrui – car n’oublions pas que la finalité est l’amour-agapè, mais si l’un ou l’autre est hypertrophié, il devient obstacle à la vie spirituelle.

Notre vie spirituelle est un chemin semé d’obstacles. Mon expérience personnelle m’a permis d’en repérer un : celui que j’appelle le miroir de pierre. Nous parlerons du 2ème obstacle, le gendarme intérieur, dans le prochain article.

Chacun transporte en son for intérieur une image de lui-même. Quand elle meilleure que la réalité, on peut devenir imbu de soi-même, pour ne pas dire rempli d’orgueil. C’est ce que le psalmiste évoque dans le Psaume 30 :

« Je me disais dans ma sécurité, je ne chancellerai jamais ! » (v. 7) Le psalmiste se croyait invincible, jusqu’au jour où il se fit absent : « Éternel, tu voilà ta face et je fus troublé » (v.8)

Son miroir intérieur fut alors brisé. Il est tombé de son piédestal à ses propres yeux.

Expérience douloureuse mais sans doute nécessaire pour revenir à Dieu dans l’humilité et renouer avec sa vie spirituelle.

Permettez-moi, ami lecteur, un témoignage personnel : A l’âge de 24 ans, je ne connaissais pas Dieu. J’étais en recherche : quel sens donner à ma vie ? qu’est-ce que la vérité ? Dieu existe-t-il ? En outre, fort de mon diplôme de l’X, je me croyais plus intelligent que les autres. J’avais en moi un miroir de pierre. De pierre comme mon cœur. Au cours d’un culte et par la voie du prédicateur, Dieu m’a parlé personnellement et j’en fus profondément touché. J’ai ouvert alors la Bible au hasard et je suis tombé sur Ézéchiel 36.26 : « je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre corps le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair ». Ce fut comme une douche froide : j’ai pris conscience avec douleur de mon orgueil, et j’ai prié : « Seigneur, change mon cœur ! ».

Que cela soit par les épreuves ou accidents de la vie, ou par l’action de Dieu, notre miroir intérieur doit un jour être brisé, pour se reformer ensuite avec plus de justesse par rapport à notre réalité humaine, notre réalité d’homme pécheur devant Dieu. Alors peut être pleinement reçue cette parole de grâce venant de Dieu : « tu es mon fils bien aimé, en toi j’ai mis toute mon affection. »

La citation exacte est : « Faites-vous des amis avec l’argent trompeur afin qu’ils vous accueillent dans les demeures éternelles lorsqu’il viendra à manquer. » Luc 16 v.9

C’est Jésus lui-même qui donne cette instruction à ceux qui l’entourent, après avoir raconté la parabole du gérant malhonnête. (Ce gérant qui dilapidait les biens de son propriétaire en réduisant les dettes de ses débiteurs dans le but de s’en faire des amis). Cette parabole a de quoi surprendre d’ailleurs, car le « maître » – il s’agit de Dieu, fait l’éloge de ce gérant pour son habileté à se faire des amis, même avec « l’argent trompeur ». Et Jésus, dans sa conclusion, insiste pour que nous nous fassions des amis, même s’il faut pour cela utiliser des méthodes peu recommandables aux yeux de la justice humaine.

Or il y a deux sortes d’amitiés : celle fondée sur la logique d’échange (je te rends un service, et j’attends un retour), et celle qui repose sur la simple confiance, la gratuité, pour ne pas dire, en langage chrétien : la grâce.

A l’Escale, je peux témoigner que des amitiés se tissent peu à peu selon la grâce. Il n’est pas rare que les participants, qui se connaissent à peine, échangent leurs contacts et se rencontrent après à l’extérieur de l’Escale, et il faut s’en réjouir. Car certains y viennent et y reviennent parce qu’ils se sentent seuls.

« Faites-vous des amis afin qu’ils vous accueillent dans les demeures éternelles. »

Cela va très loin : il s’agit d’une amitié qui dure éternellement. Une amitié durable, c’est déjà pas mal, mais celle dont parle Jésus est si durable qu’elle se prolonge en vie éternelle ! Une amitié que même la mort ne peut briser !  Merveilleux ! Est-ce possible ?

Et si c’est possible, la question est : comment s’y prendre ?  Comment tisser de telles amitiés ? Mon ministère pastoral, y.c. mon expérience de l’Escale, me conduit à penser que c’est en Jésus Christ que peuvent se tisser des amitiés pour l’éternité.

Car Jésus Christ a pris l’initiative de dire à ses disciples : « je ne vous considère plus comme serviteurs, mais comme amis. »  (Jean 15 v. 15).  Merveilleux, non ? Et cela nous concerne tous. Que nous ayons la chance d’avoir de vrais amis autour de nous, ou que nous n’ayons hélas pas cette chance, nous avons tous en Jésus Christ un ami. Si Jésus Christ fait de chacun de nous ses amis, et que nous en avons pleinement conscience, il y a une relation à trois qui s’établit. Le 3ème étant Dieu ou Jésus Christ. Il y a quelque chose qui change dans notre façon de regarder la personne que Dieu met sur notre route. On le regarde et on se dit : Lui aussi, il est ami de Jésus ! Elle aussi ! Alors je le (ou la) regarde autrement.

Et si cette personne partage avec nous la même foi en Jésus Christ, se produit ce que j’appellerais un petit miracle : A peine avons-nous fait connaissance, et voilà que nous pouvons partager les questions essentielles de la vie, les interrogations de l’existence avec la confiance qui naît entre nous.

N’est-ce pas Jésus Christ qui a dit à ses disciples, à la veille de sa passion : « je vais vous préparer des demeures éternelles auprès du Père ? » (c.f. Jean 14. 2-3)   Les voilà, les demeures éternelles qui nous sont promises ! Et dont l’amitié vécue selon la grâce, dès maintenant, est un avant-goût.